Entretien avec l'artiste
« Mon matériau est la mémoire du passé ; mon sujet est notre présent. À travers la sculpture, je cherche à faire dialoguer les héritages laissés par les civilisations avec les questions de notre temps. Connaître ce qui nous a précédés permet de mieux se comprendre soi-même, de mieux comprendre l’autre et d’éclairer la direction que nous voulons donner à notre avenir. »
Jean-Sébastien RAUD
Question 1 Jean-Sébastien, qu’est-ce que La Porte de l’Âme ?
La Porte de l’Âme est une sculpture qui rend hommage aux grands héritages culturels, philosophiques et spirituels de l’humanité. J’y ai réuni des symboles issus de différentes civilisations : les pyramides, les moaïs de l’île de Pâques, le yin et le yang, Ganesh, Maitreya, le futur Bouddha, Socrate, Abraham, le Christ, la Vierge Marie et bien d’autres.
Cette œuvre ne cherche pas à dire que toutes les traditions sont identiques. Elle pose une question beaucoup plus simple : Qu’est-ce qui nous relie malgré nos différences ?
J’aimerais que chacun puisse franchir cette porte avec son propre regard.
Question 2 Pourquoi avoir choisi une porte ?
Parce qu’une porte est un symbole universel. Une porte marque un passage. Elle peut séparer deux espaces, mais elle permet surtout de les relier. Dans l’histoire de l’art, il existe déjà de grandes portes comme la Porte du Paradis de Ghiberti ou la Porte de l’Enfer de Rodin. La Porte de l’Âme s’inscrit dans cette tradition. Elle ouvre simplement une autre direction : celle de la rencontre entre les civilisations.
Question 3 Pourquoi avoir réuni ces symboles ?
Parce que, depuis des millénaires, les êtres humains se posent les mêmes grandes questions. Qui sommes-nous ? Pourquoi sommes-nous ici ? Comment vivre ensemble ? Chaque civilisation y a répondu avec sa culture, sa philosophie, ses croyances ou ses symboles. J’ai voulu rendre hommage à cette extraordinaire diversité.
Cette œuvre n’apporte pas une réponse. Elle invite chacun à poursuivre sa propre réflexion.
Question 4 Pourquoi avoir choisi ces symboles plutôt que d’autres ?
Parce qu’une œuvre d’art est toujours un choix. Je n’ai pas voulu réaliser une encyclopédie des civilisations. J’ai choisi des symboles qui ont traversé le temps et qui continuent de parler à des millions de personnes.
Cette porte fonctionne comme une constellation : plus on relie les éléments symboliques entre eux, plus une architecture invisible apparaît. Elle se découvre un peu comme une énigme : au-delà de chaque symbole pris isolément, le spectateur peut suivre des chemins, découvrir des correspondances et construire progressivement sa propre lecture.
Par ailleurs, l’absence d’un symbole ne signifie jamais son absence d’importance.
Elle rappelle simplement qu’aucune œuvre ne peut contenir à elle seule toute la richesse de l’humanité.
Question 5 Pourquoi cette œuvre est-elle importante aujourd’hui ?
Nous vivons dans un monde où l’information circule à une vitesse extraordinaire. Pourtant, connaître beaucoup de choses ne signifie pas toujours comprendre l’essentiel. À force de regarder vers l’avenir, nous risquons parfois d’oublier les racines sur lesquelles nos civilisations se sont construites.
La Porte de l’Âme est une invitation à redécouvrir cet héritage commun. Car je crois qu’on construit un avenir solide lorsque l’on connaît ses origines.
Question 6 Est-ce une œuvre religieuse ?
Je dirais que c’est avant tout une œuvre sur l’humanité. Elle rassemble des symboles culturels, philosophiques et spirituels. Un croyant y verra peut-être une dimension religieuse. Un philosophe y trouvera une réflexion sur la condition humaine. Un historien de l’art y verra un dialogue entre les civilisations. Et un enfant y découvrira simplement une porte remplie de personnages à explorer.
Je ne souhaite imposer aucune lecture. Je souhaite simplement donner envie de regarder.
Question 7 En quoi La Porte de l’Âme est-elle une œuvre d’art contemporain ?
C’est une question importante, parce que j’utilise effectivement des symboles et des formes qui peuvent avoir plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’années. Mais mon intention n’est pas de reproduire le passé. Mon matériau est la mémoire du passé ; mon sujet est notre présent.
Ce qui est contemporain, c’est la manière dont je prends ces héritages et dont je les mets en relation pour leur faire produire un sens nouveau.
Malraux rapprochait les œuvres de civilisations différentes dans son Musée imaginaire. Warburg, dans son Atlas Mnémosyne, faisait apparaître de nouvelles relations en rapprochant des images venues d’époques différentes. C’est assez proche de ma démarche : Warburg pensait par montage d’images ; dans La Porte de l’Âme, je pense par montage de symboles.
La Porte de l’Âme n’est donc pas une accumulation de symboles anciens. Je les intègre dans une composition nouvelle, sans chercher à modifier leur signification, pour interroger notre présent : qu’est-ce qui nous relie ? Que transmettons-nous ? Et quelle place donnons-nous encore au spirituel et à la connaissance de soi ?
Question 8 Pourquoi cette œuvre nous concerne-t-elle tous ?
Au-delà de nos cultures, de nos religions et de nos nations, nous appartenons tous à l’humanité. Nous sommes les héritiers d’une histoire beaucoup plus vaste que nous.
Découvrir cet héritage ne nous éloigne pas de notre identité. Au contraire. Il nous aide à mieux comprendre celle des autres… et souvent la nôtre.
Question 9 À l’heure de l’intelligence artificielle, pourquoi avons-nous encore besoin de la sculpture ?
Parce que la sculpture est l’un des plus anciens langages de l’humanité. Bien avant l’écriture, les êtres humains sculptaient déjà des formes pour transmettre des idées.
Une sculpture est aussi une présence. On tourne autour d’elle, on partage le même espace. Une pyramide, un moaï ou une Vénus préhistorique nous parlent encore aujourd’hui. Les technologies évoluent. Les grandes questions humaines, elles, demeurent.
Question 10 Une intelligence artificielle pourrait produire des milliers de versions de La Porte de l’Âme. Pourquoi celle-ci ?
Je n’ai pas peur de l’intelligence artificielle. Je l’utilise comme un outil formidable.
Mais une œuvre d’art ne se résume pas à son apparence. Ce qui lui donne sa valeur, c’est l’histoire humaine qu’elle porte. La Porte de l’Âme est le fruit de près de quarante années de réflexion, de recherches, de doutes et de rencontres. En tant qu’enseignant, je dis souvent que créer est une forme de méditation. L’intelligence artificielle peut produire des images et des formes, mais seul l’humain peut leur donner une intention, une histoire, une responsabilité.
Question 11 Comment la Porte de l’Âme peut-elle devenir un outil pédagogique et de dialogue ?
Parce que les symboles parlent un langage universel. Une sculpture ne parle aucune langue. Et pourtant, elle peut être comprise dans toutes les langues. La force d’un symbole est de rendre visible une idée complexe. À partir d’un seul symbole, on peut parler d’histoire, de philosophie, d’art ou de civilisation. La sculpture devient alors un point de départ. Autour d’elle, on peut imaginer des parcours, des rencontres, des ateliers, des conférences ou des outils numériques qui invitent chacun à découvrir les histoires qu’elle rassemble. Je l’ai déjà vécu avec plusieurs de mes œuvres précédentes : des lycéens et des étudiants m’ont contacté pour travailler sur leur sens et leur portée.
Je crois que l’art ne remplace pas un cours. Mais il peut donner envie d’apprendre.
Question 12 Quel est votre souhait pour La Porte de l’Âme ?
J’aimerais qu’elle voyage. Qu’elle soit présentée dans des musées, des écoles, des universités, des fondations ou des institutions internationales. Mais surtout, j’aimerais qu’elle devienne un lieu de rencontre. Un endroit où des personnes de cultures différentes prennent quelques instants pour regarder la même œuvre… et commencent à échanger.
Si cette sculpture permet à deux personnes qui ne se seraient jamais parlées d’engager un dialogue, alors elle aura pleinement trouvé sa raison d’être.
Question 13 Votre démarche ne risque-t-elle pas d’être rejetée par certaines personnes ?
C’est possible. Aucune œuvre importante ne fait l’unanimité. Mais mon intention n’est pas d’effacer les différences. Elle est de montrer que nous pouvons être unis dans notre diversité. Je ne demande à personne de changer de culture ou de croyance.
J’invite simplement chacun à découvrir celles des autres.
Dans un monde traversé par les tensions, je pense qu’il serait dommage de renoncer à créer des œuvres qui cherchent à rapprocher plutôt qu’à opposer.
Question 14 Pourquoi avoir choisi le nom la Porte de l’Âme ?
Le mot « âme » m’est apparu comme le plus universel.
Quelles que soient nos cultures, nos croyances ou nos philosophies, l’idée d’une vie intérieure traverse de nombreuses traditions humaines. Certains l’appellent l’âme. D’autres parlent de conscience, d’esprit ou de souffle de vie. Les mots changent. Mais ils désignent tous cette part profondément humaine qui nous relie. La Porte de l’Âme ne demande pas ce que nous croyons. Elle nous invite à nous demander ce qui nous rassemble.
Question 15 Pourquoi mélangez-vous les religions ? N’est-ce pas du syncrétisme ?
Je ne mélange pas les religions. Je rassemble des symboles qui appartiennent à l’histoire des civilisations. La Porte de l’Âme n’est pas seulement une porte des religions.
C’est une porte des cultures, des philosophies, des mythes, des grandes figures de sagesse et de l’histoire de l’art. Je ne cherche pas à fusionner les traditions. Je cherche à leur rendre hommage. Je ne demande à personne de croire. J’invite simplement à découvrir. Rapprocher n’est pas confondre ; on peut créer un dialogue sans effacer les différences.
Question 16 Votre œuvre est-elle une œuvre d’art ou un objet spirituel ?
D’abord, c’est une œuvre d’art. Elle s’inscrit dans une histoire artistique qui dialogue avec Ghiberti et Rodin. Ensuite, chacun est libre d’y voir ce qui lui parle. Une réflexion philosophique. Une œuvre spirituelle. Un hommage aux civilisations. Ou simplement une invitation à mieux comprendre l’humanité. Je ne veux imposer aucune lecture. Je laisse à chacun la liberté de la sienne.
Question 17 Pourquoi le Christ est-il au centre de la composition ?
Ce choix s’explique à plusieurs niveaux. D’abord, il s’inscrit dans une histoire de l’art occidental, de Ghiberti à Rodin, avec laquelle mon œuvre dialogue. Ensuite, il reflète mon parcours d’artiste français, formé dans une culture profondément marquée par le christianisme. Enfin, Jésus est une figure majeure de l’histoire religieuse et culturelle de l’humanité : issu du monde juif, figure centrale du christianisme, il occupe également une place importante dans l’islam.
Mais le Christ n’est pas nécessairement la porte d’entrée de chaque visiteur dans l’œuvre. Certains seront d’abord attirés par Ganesh, Maitreya, le futur Bouddha, Socrate, les pyramides ou les moaïs. Et c’est précisément ce qui m’intéresse : chacun peut entrer dans La Porte de l’Âme par ce qui lui est familier, puis aller à la rencontre de ce qu’il connaît moins.
Question 18 Pourquoi l’islam n’est-il pas représenté ?
Je n’ai pas représenté le prophète Mahomet, par respect pour une tradition qui, dans sa très grande majorité, ne souhaite pas sa représentation figurée. En revanche, l’islam est bien présent de manière indirecte. Abraham est représenté et constitue une figure majeure commune aux trois traditions abrahamiques. Moïse, Jésus et la Vierge Marie occupent également une place importante dans le Coran. Pour moi, respecter une tradition, c’est aussi respecter la manière dont elle souhaite être représentée… ou ne pas l’être.
Question 19 Cette œuvre est-elle une profession de foi ?
Non. J’ai, comme chacun, une histoire personnelle et des convictions. Mais je ne souhaite pas que le visiteur se demande ce que je crois. Je préfère qu’il se demande ce que cette œuvre lui inspire. La Porte de l’Âme n’invite pas à partager mes convictions. Elle invite chacun à regarder avec les siennes.
Question 20 Pourquoi n’y a-t-il pas davantage de femmes représentées ?
Je ne partage pas cette impression. La composition rassemble de nombreuses figures féminines majeures : la Vierge Marie, Kuan Yin, Isis, les Vénus préhistoriques et cycladiques, Hina, le principe féminin du Yin, le lion Fô féminin et la figure féminine située au sommet de l’œuvre. Mon objectif n’était pas d’établir un équilibre statistique entre les hommes et les femmes. Je voulais rendre hommage aux grands héritages de l’humanité à travers leurs symboles les plus représentatifs. Une œuvre d’art n’est ni un inventaire ni un classement. C’est une composition.
Question 21 Qui êtes-vous pour représenter les traditions du monde ?
Personne. Ou plutôt… simplement un artiste. Comme un écrivain dialogue avec Homère ou un musicien avec Bach, je dialogue avec les grands symboles qui ont traversé les siècles.
Je ne parle pas à la place des traditions. Je leur rends hommage. Mon rôle est de les réunir sans les confondre, et de faire naître le dialogue.